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épisode 4 : Danse de mort
Bruce Chapman se réveille, on a confiance, lui va trouver ce qui se passe ici, comme il se lève, comme il s’agite et comme il prend les choses en main, on cavale derrière lui à la recherche d’on ne sait quoi, il faut qu’on sache. Le Village est désert, joli, bien décoré, un village de carte postale.
En haut d’une tour, c’est un clocher, quelqu’un bouge tout en haut, l’attraper, mais quand il escalade la forme s’est évaporée, nez à nez avec une statue, les cloches résonnent à vriller les tympans, devenir fou, un mauvais rêve, il dévale vers une autre forme qui ouvre un parasol sur une terrasse, il fait beau.
Les cloches sonnent encore le glas pendant qu’en contrebas il se déplace, traverse les escaliers, le gazon d’un pas assuré, ils sont deux. Comment s’appelle cette ville ? Où sommes-nous ? Lequel ? Le poste de police où est-il ? elle répond Vous êtes nouveau ici, bien sûr c’est le cas puisqu’il est de l’autre côté.
Je suis juste derrière son épaule, je scrute son visage, je l’envisage depuis le clocher, je le vois poser sa main sur l’épaule pendant qu’il la questionne, Où sommes-nous ? j’ai confiance en Bruce Chapman. Le menton posé sur son genou plié, je ne vois pas son visage, mon père somnole peut-être, c’est samedi.
Où sommes-nous ? À sa rencontre courir dans les cailloux, et derrière lui, dans la voiture, la fumée de sa cigarette, âcre, désagréable et confortable, la quiétude. Nous roulons. Il a préparé l’itinéraire que je consulterais quand je saurais lire l’année suivante, un papier quadrillé détaché de son calepin à couverture orange qui lui sert à tout expliquer.
Trois colonnes : les noms des villes, les kilomètres qui les séparent, les kilomètres additionnés, parfois il y ajoute un horaire et jamais ne se trompe, c’est à ça qu’on le reconnait, ça en fait une légende, la geste de celui qui sait l’heure à l’avance. Où sommes-nous ? Il se gare aux endroits repérés connus répertoriés.
(sa manie d’éviter les feux rouges, il préfère les détours de plusieurs kilomètres pour ne pas avoir à s’arrêter et s’il stoppe, c’est le plus souvent sans utiliser le frein, la pédale centrale préservée ne porte pas de marque d’usure, on décélère progressivement jusqu’à mourir au pied d’un tube vertical comme des princes)
Où sommes-nous ? je ne sais pas d’où je parle, depuis le canapé collé au mur, les mollets ronds croisés sous mon corps à l’indienne, ou de mon corps, le même vieilli de quarante ans de plus, en un endroit qu’il n’a vu que sur carte et sans s’y arrêter, pourquoi l’aurait-il fait.
Jour de marché, où nous sommes, j’ai la main dans sa poche, les doigts glissés sous le revers, des fils entremêlés, écossais minuscule dégradé gris, l’épaisseur raide de son costume, nous marchons. Lâché sa poche pour voir les poules, poulets vivants qu’on attrape par les pattes, retourne, puis noués de ficelles rêches récupérées embobinées et doigts calleux.
Quand je remets ma main ce n’est plus lui, un autre homme autre poche, affolement et vertige, marcher sur l’air, avaler du sable, tanguer, ne plus respirer, Où sommes-nous ? demande Bruce Chapman. Même s’il insiste, je ne pourrais pas l’aider, bien trop chétive et n’ai aucune idée, mon père lui sait toutes ces choses.
D’où je parle, d’ici ou d’ailleurs, les murs se sont déplacés, aplanis et reconstitués, ont pivoté, leurs fondations glissent, les plafonds soulevés et remplacés par d’autres. Ici maintenant, six ans ou presque cinquante ans, quel âge et Où sommes-nous ? lancé le fil, ma toile d’araignée collante sur les images pendant qu’elles s’écartaient.
Des murs ont changé de place, ont tournoyé autour de moi, c’était une danse imprévisible, le nombre de portes à pousser, chacune vers lui, des portes nombreuses ici se redécoupent, le chambranle dessiné faiblement un peu opaque, la main qui tremble. La première : porte blanche, deux montants de fer bleus, du moins je crois, je l’imagine assez petite.
Ne plus savoir comment elle s’ouvrait (peut-être ce mécanisme au centre, une grosse poignée ronde que l’on tourne, actionne un loquet, il suffit d’ôter le crochet de l’intérieur pour que ça tourne à vide, à la fois mystérieux et simple, la clé simplement dessus, ne plus se rappeler non plus, pourtant touchée combien de fois).
Tenter de faire une liste de celles qui suivirent, avec vitres, bois de chêne, cirée, vernies ou peintes, les replacer sur des façades qui se sont pliées dans le sol, la danse des murs abattus, ils pivotent, relevés, l’assemblage de loin semble un château de cartes sans résistance, crève, le réel dissipe les ouvertures, claque les portes comme furieux.
Pousser des portes étrangères ensuite, elles qui ne nous appartiennent plus, celles que l’on passe en insistant, en espérant, perçant leur froideur anonyme, portes d’adultes séparés, lieux communs, cliniques, hôtels, portes sans sens et qu’on ne peut réinventer ; tenter d’y écrire comme s’assoir devant un battant clos sans plus savoir où est le seuil.
En faire une liste – mais pourquoi ? – les lieux ont déserté, il ne reste que les sensations à attraper et elles aussi se sauvent, c’est une quête ratée. Les dernières portes à ouvrir, les dernières portes à traverser ensemble sont devenues insaisissables, aussi vaporeuses que les premières, fumées, vapeurs de clés qu’on cherche au fond des poches en vain.
Ça n’est pas très original : toute une vie à passer des portes, ignorant, à calquer ses pas sur Bruce Chapman qui lui veut aller quelque part. Lotus Seven, c’est la promesse de la direction décidée, le point à atteindre, la sortie du labyrinthe, une fois à l’intérieur nous serons vainqueurs, tellement rapides, rien ne pourra nous arrêter.
Il se démène, car les portes sont plus fortes que la normale. Elles s’ouvrent automatiquement lorsqu’il s’approche, comme douées d’une intelligence inquiétante. Le contraste : elles facilitent l’accès en s’écartant et rendent chaque pas tremblant, Comment s’appelle cette ville ? Où sommes-nous ? Lequel ? Le poste de police, où est-il ? Où mène cette porte ?
Quel numéro ? (dans une sorte de téléphone qu’il manipule) Quel numéro ? Quel est votre numéro, je vous prie ? Jusque-là il était fort, il ignorait cette question, pas concerné, pas encore réduit au chiffre, mais il va se faire grignoter, c’est sa première petite défaite, sans le savoir il courbe le dos Je n’ai pas de numéro.
Pas de numéro, pas d’appel. Il vient de perdre pied. Eux, cachés derrière les murs, les caméras, prennent les mesures, font le ménage, détruisent les chemins de traverses, les échappées. La contrainte commence à peser, si tu n’es pas un numéro, personne ne répondra à tes demandes, tu te dessècheras, plante flétrie dont on a coupé les racines.
Faiblesse, faille ouverte, se sentir repoussé relégué derrière les signes, avaler brutalement la logique Pas de numéro pas d’appel. Sans états d’âmes, eux coupent les ponts de lianes, sectionnent à la machette, les passages retombent fracassés conte la falaise et Bruce Chapman reste bloqué sur les hauteurs d’une île insoupçonnée qui vient d’apparaître sur sa carte.
Descendre une rue, examiner un tableau informatif, free informations, push and find out, appuyer sur un bouton, un taxi apparaît. Où désirez-vous aller ? Allez aussi loin que vous avez le droit. Circuit, chemins bordés de roses, promeneurs à vestes à rayures, statues de pierres grises moussues, sourire de la conductrice aux yeux de déesse égyptienne, badge avec grand-bi.
Bonjour chez vous ! la ritournelle pour la première fois entendue, le pouce et l’index de la main joints à hauteur de l’œil, puis le bras s’écarte en courbe ascendante vers celui que l’on salue, Be seeing you disent-ils en vérité et en version originale, bien plus terrible, scrutateur, au Village on se voit, se verra.
Surveillance maximale, même avec un sourire amical, un ventre sympathique, une veste à rayures rouges et blanches, un canotier, du soleil sur les fleurs, les résidences, les parasols et les terrasses, les hommes ont des yeux qui transpercent, les statues ont des yeux qui s’allument et pivotent en direction de Bruce Chapman, veulent saisir sa silhouette, juger ses déplacements.
Allez aussi loin que vous avez le droit : une échoppe, épicerie, tenue par un marchand bonhomme, juste ce qu’il faut de proximité pour faire confiance. Lui demander une carte pour trouver la sortie, la sortie du Village. Il propose format en noir et blanc ou format en couleurs. Nous n’avons que des cartes locales, monsieur, be seeing you.
Que des cartes locales, on ne nous en demande jamais d’autres. La mer d’un côté et de l’autre les montagnes, les montagnes, les montagnes sans qu’elles soient nommées, barrières répétitives, territoire en jachère et interdit, brumeux, relief orange, des cercles concentriques reproduits proprement sur papier, pas d’autres cartes. Vous-êtes nouveau ici, il ajoute, connaisseur.
Your Village écrit en bas, impératif, c’est le vôtre maintenant, il faudra l ‘accepter. Un signal sonore, une trompette joyeuse qui sort d’un haut-parleur, Bonjour à tous ! Ecore une merveilleuse journée ! pendant qu’une femme de ménage, tenue noire et tablier blanc, secoue la poussière d’un chiffon depuis une fenêtre, Bruce Chapman court pour la rejoindre.
Numéro 6 inscrit sur la pancarte de cet appartement, suivi de Private, la porte s’ouvre automatiquement devant Bruce Chapman, il entre, elle se referme derrière lui, le piège, être numéro 6 maintenant. La petite bonne s’est esquivée, encore visible quelques secondes, sa petite toque blanche sautillante en contrebas d’un escalier, des massifs d’hortensias autour d’elle.
Entre les bras d’un pantin de bois Welcome to your home from home, puis le téléphone sonne, Vous êtes le numéro 6 ? mmm oui, c’est fini, l’hésitation caduque, Bruce Chapman admet être cerné cerclé à l’intérieur d’un chiffre, il est Le Prisonnier, dorénavant, qu’il soit enfermé dans sa chambre ou à l’air libre.
Il détestait être dehors, lui y patauge. Il détestait l’imprévisible, lui fait face. Plus j’avance sur leurs deux chemins et plus ils se dessinent en parallèle, forment des courbes où se rejoignent puis se séparent sans se perdre de vue, le temps de se revoir plus loin, et même leurs circonvolutions s’épaulent, alors que rien ne présageait.
Sans doute seulement restée l’image de la boule blanche honnie, implacable, horrifiante, plaquée sur le visage, bloque la respiration, asphyxie, aucun espoir quand elle s’approche et elle s’approchera, jusqu’au dernier moment il tentera de lui échapper et puis, un jour, il fera ses adieux, c’est terminé il dira, je vous aime tous, c’est fini.
La peine que je vais vous faire, il a dit, c est ça qui me cause du souci, la peine que vous allez avoir, que je ne veux pas – il nous a regardé un par un – et maintenant il faut me laisser, je m’en vais, la boule blanche invisible au-dessus de nos têtes quand il dormait, on parle.
On parle de tout de rien, ma mère bavarde, de temps en temps quand on s’arrête, son souffle à scruter, il est calme ? elle demande, il n’a pas mal. Puis il déraille, explique des mécaniques complexes, des engrenages et des leviers, une diode, un fil électrique, il bricole pendant qu’il meurt, je relance avec des questions factices.
Un moyen de rester autour, il a du mal à murmurer des réponses compréhensibles mais il m’entend lui demander et il répond, nous parlons à travers la paroi de la boule blanche, son visage écarquillé, ma caresse, son poignet gonflé, ses veines et son corps remplis d’eau, les signaux qu’on s’envoie de moins en moins intelligibles.
Il a tiré sur ses draps, ce que font les agonisants il paraît, maintenant il dort. Au milieu de la nuit nous parlons, dans un silence un peu plus long, entendre que son souffle n’est plus là, se lever, vérifier. C’était la nuit, courir dans le couloir vide, portes fermées, je les ai vues toutes les portes fermées.
De petites veilleuses allumées au bas des murs et rien d’autre, ils dormaient tous, ou ils avaient les yeux ouverts dans le noir mais sans bouger derrière leurs portes fermées, je courrais, cherchais quelqu’un à l’écoute d’un bruit, d’un bruit de pas, bruit de voix, d’un mouvement dans les couloirs vides, longilignes de vide.
En enfilades et même les intersections les angles n’enlevaient rien au vide longiligne des couloirs, à l’irréel de ma course dans les couloirs, comme un rêve de la nuit, j’ai eu peur de l’infini couloir, que ça ne finisse pas, et puis j ai vu son ombre sur le mur, en face d’une porte ouverte.
Je suis entrée, courant toujours, et j’ai dis Pouvez vous venir ? avant de la regarder, elle était brune, mince, une queue de cheval simple, elle m’a suivie, je courrais toujours, elle accélérait le pas mais elle devait sentir que c’était inutile d’aller plus vite comme je sentais que c’était inutile de courir, le chemin inverse.
Toujours les veilleuses en bas et les portes fermées toujours mais dans l’autre sens, mais plus vraiment le rêve sombre puisqu’elle était maintenant derrière moi, derrière moi. Elle est entrée dans la chambre, s’est approchée du lit et a sorti son stéthoscope, quand elle secoue la tête mon torse pris dans un poumon d’acier se desserre.
Enfin se desserre, relâcher, ce sera maintenant un long toboggan vide vers le vide, un long moment de ouate où l’on ne se sent pas marcher. Un temps à combler de petites choses décoratives, des fleurs des lieux et des musiques pour masquer le néant, des marques de compassion, « compassion » un mot qui vient d’apparaître et se voit.
L’urne est problématique, sa taille et sa couleur, que choisir ? en forme de pyramide noire, comme ces diffuseur de parfums d’ambiance ou arrondie, genre shaker de cocktails et fruits exotiques ? Et personne pour trouver ça drôle ? Aussi la mentonnière blanche, elle fait le tour de la tête, impose l’idée d’une rage de dent de dessin animé.
Danse de mort ou danse avec les morts, danses, à chacun prendre un bras pour tournoyer, danser la tresse, pas en avant, pas en arrière, changer de partenaires, nos morts nous suivent, danser avec eux sans le savoir, danser le matin au réveil et dans les chuchotis des premières lectures, le soir devant un paysage, danser immobile et repus, danser.
Danser derrière un corbillard, une petite silhouette noire qui a du mal à marcher, avec d’autres visages, ils ont changé, vieilli, on ne reconnaît personne, on s’incline ou on essuie une larme, on marche sans détecter le sol, on attend une cérémonie qui ne dit rien, une église inconnue regardée jusque-là comme une architecture grise historique ancienne.
On pense que c’est un bien, un marquage, une preuve de deuil, un moment à passer, à gérer, on ne sait pas encore que c’est là pour durer, que ça va s’étaler, fil qui traine derrière le cerf-volant, plus long que la normale, et son extrémité indétectable à l’œil, ventouse ou tentacule, happe des choses.
On s’imagine que ça va retomber, que la douleur petit petit va s’amenuiser, le temps va déliter les peines, on le croit. Et puis lorsqu’on s’arrête au sec, qu’on se retourne, qu’on pense prendre de la hauteur, debout en surplomb, presque sage, et c’est dans le panorama planté juste au milieu en obélisque.
Puis on abdique, on se laisse entraîner à la suite, c’est le bout de ficelle qui décide, a décidé, toujours, depuis la première balançoire, simplement on ne le savait pas. On trébuche, on claudique, c’est parfois ridicule, on se redresse avec orgueil, on feint les choix, comme si de faire des pas on n’était pas forcé, chimère.
Il y a une rose fichée dans une patte de métal sur place, nom prénom dates, d’autres plaques n’en ont pas, immeuble à fenêtres fermées, sans envers, comment dit-on, aveugle, immeuble aveugle à fenêtres fermées de plaques commémoratives, inégales, certaines plus sales que d’autres grises et les lettres ne sont pas les mêmes, dorées argent italique.
Là-bas je ne vais jamais, par fatigue abandon ou parce qu’il l’avait interdit, ma mère n’a jamais écouté que sa propre voix intérieure, bruyante, masquant le reste, répétitive, lancinante, bercement de petite fille, la peur, elle y pose une rose, elle n’entend que ce qu’elle veut entendre, Surtout pas de fleurs il avait demandé.
Tags : porte, c’est, d’un, sans, derriere
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